11/09/2010

Retour des courses


Gladiateur, cheval pur sang de l'écurie du comte Frédéric de Lagrange, vainqueur du derby d'Epson en 1865. Photographie L. Cremière. © Collection L. D

"J'ai eu l'honneur de rentrer dans mes foyers assez à temps pour assister au nouveau triomphe de Gladiateur déjà nommé. Indépendamment d'une grande quantité de poussière, j'ai rapporté du bois de Boulogne une profonde humiliation en voyant que mon malheureux pays en était arrivé à se rouler aux sabots d'un cheval. Newton, Voltaire, Victorien Sardou et les principes de 89 ne sont plus rien depuis huit jours. Tout homme qui ne tient pas à Gladiateur par un lien de parenté quelconque ne doit espérer d'avancement nulle part. J'avertis la compagnie des Petites-Voitures que leurs chevaux se croient maintenant dispensés d'avancer. J'en ai pris un, l'autre jour, qui faisait un pas toutes les dix minutes, et dont l'allure semblait me dire : "Les hommes se trouvent bien heureux quand ils se font douze mille francs par an, et nous autres chevaux nous n'avons qu'à le vouloir énergiquement pour gagner deux millions en moins de quinze jours. En bonne justice, c'est vous qui devriez être attelé aux brancards, tandis que je serais assis dans la voiture."
Il faut bien reconnaître que cet animal n'avait pas absolument tort, et que nous n'encourageons que trop de pareilles prétentions par nos folies hippiques. Ce qui, dimanche passé, m'invitait surtout à hausser les épaules, c'est l'affectation d'enthousiasme et les feux d'artifice de fausse joie qui ont éclaté au grand moment parmi les vingt-cinq mille lorettes et les quinze mille calicots venus pour jouir du succès de Gladiateur, comme si la noble bête leur appartenait. Que ces messieurs du Jockey-Club qui, pour la plupart, sont fort riches, mènent de front à peu près toutes les passions humaines, y compris celles des chevaux, rien de plus admissible. En Angleterre, une aristocratie toute-puissante a façonné le peuple à l'amour de la race chevaline ; mais chez nous ce genre d'éducation manque absolument. Parmi les cent mille Parisiens qui se pavanaient dimanche sur la piste, il s'en trouvait peut-être cinquante sachant à peu près de quoi il s'agissait. Si je prenais à part les dames qui ont bombardé de bouquets le cheval de M. Lagrange, et que je leur demandasse sérieusement ce qu'on entend par le mot handicap, elles seraient bien embarrassées de répondre.
Qu'on attelle demain Gladiateur à une charrette, et qu'on l'envoie conduire des légumes à la halle, pas un de ceux qui l'ont acclamé ne serait de force à reconnaître que c'est là un cheval capable de gagner le Derby.
Laisse-moi te le dire, jeunesse élevée au lait de macadam, il en est pour toi des chevaux comme des tableaux et des femmes. Quand il te tombe sous la main une jeune, jolie et honnête ouvrière, tu la repousses dédaigneusement pour aller te faire dévaliser par de vieilles cocottes qui traînent depuis vingt ans, dans les Champs-Elysées, un déshonneur à tant la course (après minuit et passé les fortifications, il y a quelque chose en plus)...
Je me suis rappelé toutes ces inconséquences devant la frénésie prétentieuse déployée par ces messieurs et par ces dames au moment de l'arrivée de Gladiateur. Au fond, les femmes étaient beaucoup plus préoccupées d'elles-mêmes qu'elles ne voulaient le paraître, et indépendamment du prix de cent mille francs, il y a eu ce jour-là, au bois de Boulogne, plusieurs courses aux fausses nattes auxquelles ont pris part tout ce que Paris compte de beautés dénuées de préjugés sociaux.
C'est toujours Mlle Cora qui est arrivée première, dépassant ses camarades de plusieurs longueurs de chignon."

Henri Rochefort. Les Français de la décadence. 1867