30/06/2009

Un franc la pièce


"Poupée du Grand-Monde". Photographie Paul Emile Pesme. © Collection L. D

"Le gandin à bonnes fortunes connaît toutes les femmes de Paris. Il a vécu dans leur intimité, il ne les désigne que par leur nom de baptême. Si vous avez le malheur d’émettre un doute sur ses insolents succès, le gandin tire un carnet de sa poche et vous montre un portrait. Ce portrait-carte de visite est la photographie de la femme qu’il calomnie.
Si vous êtes naïf, la production insolite de ce portrait porte la conviction dans votre esprit : “ La malheureuse a succombé, vous dîtes-vous ; ce chimpanzé est plus heureux que je ne le supposais.”
Mais si vous n’êtes pas absolument naïf, vous vous emparez délicatement du précieux carnet, sous le prétexte de mieux admirer la photographie. Vous ouvrez avec précaution la poche voisine, et vous vous trouvez en présence d’une galerie complète, à laquelle il ne manque que les cadres pour garnir un boudoir entier.
Vous passez d’une brune provocante, d’une noire Italienne à une Allemande dorée, d’une Anglaise fauve à une Parisienne cendrée.
Il y en a pour tous les goûts. Mais vous n’êtes pas au bout de vos étonnements. Chacune de ces têtes charmantes appartient à une créature vivante. Chacune de ces créatures vivantes porte un nom retentissant, un titre quelconque : théâtre, demi-monde, baigneuses, diplomatie, noblesse européenne ; chaque carte que vous tournez vous cause un éblouissement nouveau.
Si le créateur vous a doué d’une forte dose de bonhomie et de crédulité, vous vous imaginez que le gandin, qui jouit de votre surprise, est lancé dans l’aristocratie des deux mondes, et qu’il pourrait bien être le plus fortuné des mortels.
Si votre esprit est porté vers le scepticisme, et si vous êtes le moins du monde versé dans les ressources imaginées par les photographes pour faire suer de l’or à la découverte merveilleuse de Niepce de Saint-Victor, vous vous direz simplement :

— Toutes ces bonnes fortunes reviennent l’un dans l’autre, à un franc la pièce.
Et vous serez dans le vrai..."


Paris Vivant, par des hommes nouveaux : Le Gandin. 1861